Une initiative: 1:12 pour des salaires plus justes en Suisse

Publié le 20 Décembre 2013

Une initiative: 1:12 pour des salaires plus justes en Suisse

Par le Frère Viktor Hofstetter, op

Le 24 novembre 2013 les électeurs Suisses ont voté sur l’initiative populaire 1:12 – pour des salaires plus justes lancée par les jeunes socialistes. Par le principe que, dans une entreprise le salaire du top-manager ne doit pas dépasser le facteur 12x du salarié(e) le moins payé(e) de l’entreprise, l’objectif était double : garantir plus de justice et combattre l’inégalité croissante, un des facteurs principaux de la crise financière en Suisse et ailleurs. Même si seulement 34,7 % ont voté pour cette initiative, le débat a montré que le problème de l’inégalité croissante reste la préoccupation d'une part importante de la population.

En effet, en Suisse les principes de la démocratie directe sont inscrits dans la constitution depuis 1874. Ainsi, le droit d'initiative populaire permet aux citoyens de proposer et de soumettre une loi à un vote par référendum. Pour cela, un groupe politique doit présente une nouvelle loi ou un changement de la Constitution. La première étape consiste à recueillir les signatures nécessaires pour ce projet de loi (100 000 en 18 mois). Si cela aboutit, le gouvernement doit examiner le changement proposé, prendre position puis le soumettre au parlement.

Dans le cas de l’initiative 1:12, les opposants à ce projet ont tout de suite mis tous les moyens possibles pour montrer qu’une telle initiative était nuisible à l’économie et qu’elle mettait en danger ce que l’on appelait le « modèle de succès Suisse » !

Parce que cette question des inégalités restera certainement un grand débat encore pour des années, j’aimerais donner quelques exemples qui illustrent combien ce défi risque de rester un point central dans l’engagement pour un monde plus juste. Stéphane Hessel et Edgar Morin dans leur appel Le chemin de l’espérance résume bien l’ampleur de cette question sociale : « L’accroissement des inégalités depuis l’omnipotence du néolibéralisme économique accroît les formes de pauvreté, accentue la dégradation de la pauvreté en misère, augmente le pouvoir des riches, intensifie les corruptions au sein de la classe dirigeante, cependant qu’une petite oligarchie profite d’invraisemblables privilèges fiscaux. » (Fayard 2011, p. 44)

Le sociologue de la santé britannique Richard Wilkinson qui pendant des décennies a étudié l‘influence des inégalités salariales sur les problèmes sociaux actuels : santé, espérance de vie, drogues, éducation ou même criminalité … dans plus de 20 pays a démontré que ces phénomènes sont essentiellement interdépendants. Dans son fameux livre : « égalité est bonheur » Wilkinson arrive à la conclusion que des sociétés avec moins de disparité et plus d’égalité sont meilleures pour tous. Pour le cas de la Suisse, il a constaté que les disparités ont augmentées significativement surtout dans le secteur des finances et des transnationales. Actuellement la moyenne en Suisse est à 1:200 ce qui veut dire que dans une entreprise le patron gagne 200x plus que l’employé le moins payé. Le salaire de ce dernier équivaut donc à 0,5 % du plus haut salaire. Wilkinson conclut : « C’est un moyen assez terrible pour lui dire qu’il ne vaut rien ! »

Comme pour Wilkinson pour Heiner Flassbeck, un autre économiste de renom l'initiative 1:12 est un premier pas dans la bonne direction. L'ancien économiste en chef de l'ONU considère que l'initiative 1:12 est une recette appropriée contre les excès salariaux. Dans un document de travail, il arrive à la conclusion que les grands écarts salariaux sont nuisibles d'un point de vue économique. Il explique que les salaires millionnaires des top-managers sont la conséquence d'un déplacement de forces dans la détermination des hauts salaires. Selon M. Flassbeck, cet abus patent du marché du pouvoir justifie l'intervention de l'État.

Dans sa lettre apostolique La Joie de l’Évangile le Pape François parle à plusieurs reprises du grand défi pour l’Église et les sociétés actuelles de s’attaquer à cette disparité croissante. Sous le titre : « Non à une économie de l’exclusion » au numéro 53 de sa lettre, nous trouvons probablement l’appel le plus explicite et qui a aussi pas mal provoqué : « De même que le commandement de “ne pas tuer” pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire “non à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale”. Une telle économie tue. » Pour une vue plus approfondie, je renvoie à l’article de notre confrère Frei Betto dont vous trouverez ici une traduction.

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