Une initiative: aux côtés de ceux qui vont mourir

Publié le 10 Janvier 2014

Une initiative: aux côtés de ceux qui vont mourir

Interview du Frère Haavar Simon Nilsen, op

Frère Haavar, tu as accompagné des personnes en soins palliatifs. Quel est le rapport à la mort des personnes qui savent qu’elles vont mourir prochainement ?

Pour ceux qui viennent en ce lieu avec une certaine conscience qu’ils vont bientôt y mourir, l’hôpital a le statut d’ultime lieu existentiel, lieu sans grande échappatoire possible. Cette confrontation avec la fin de son existence terrestre se passe de diverses manières, avec des degrés d’acceptation. J’ai vu toutes sortes de relations à la mort. Il y a des personnes qui s’approchent de la mort de manière non-personnelle, dans un premier temps au moins. Elles disent : « je n’ai pas peur de la mort, mais j’ai peur de la souffrance. » Mais ont-elles pensé à la mort, à ce qu’elle représente ? Ces personnes n’en parlent pas à ce moment-là. D’autres parlent tout de suite de la mort, consciemment et avec paix.

As-tu rencontré des personnes qui exprimaient le désir de vouloir mourir rapidement ?

Il y a des personnes qui expriment le désir de mourir parce qu’elles veulent échapper à la souffrance et échapper aux douleurs. Il y a aussi des personnes qui veulent mourir pour échapper à certaines confrontations familiales ou avec leurs proches. Notamment à la question du pardon à donner ou à demander qui est une question qui revient beaucoup en fin de vie. J’ai souvent essayé d’encourager ces personnes à se confronter à ce qui est douloureux pour elles dans leur relation avec leurs proches. Je ne sais pas si j’ai réussi. Mais parfois ça été une aide. De toutes façons, travailler avec les mourants, c’est travailler en équipe. Les médecins, les infirmières, les aides-soignantes, les bénévoles, l’aumônier : on n’est jamais seul. Ces différentes personnes peuvent trouver cette clef, cette petite entrée où l’amour et la consolation peuvent se développer.

Penses-tu que les personnes chrétiennes abordent la mort différemment des autres ?

Pas toujours. Mais j’ai été frappé par deux attitudes chez les chrétiens. Il y a des chrétiens qui doutent au seuil de la mort, alors même qu’ils ont été très pratiquants toute leur vie. Je me souviens d’une dame que je suis allé voir un Jeudi-Saint. Elle me disait que bien qu’ayant pratiqué toute sa vie, elle se sentait extrêmement seule, abandonnée de Dieu alors qu’elle allait bientôt mourir. J’ai parlé avec elle des dernières paroles du Christ sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Je lui ai dit que le Christ avait connu cette situation d’abandon complet, de vide et qu’Il la rejoignait aussi dans ce qu’elle vivait à ce moment-là. Elle est morte le dimanche de Pâques et un proche m’a dit qu’à partir de cette conversation, elle était totalement apaisée.

Il y aussi des chrétiens qui sont prêts à mourir parce qu’ils ont un désir fort de rejoindre le Christ. Je trouve cela extraordinaire. Ces personnes deviennent des images vivantes de ce que nous espérons obtenir un jour. C’est très fort et c’est une réalité que j’ai rencontrée. Ces personnes ne se rendent pas compte à quel point elles sont des témoins extraordinaires du Christ qui nous disent quelque chose de très profond à nous qui continuons notre chemin.

Comment cette expérience d’accompagnement a-t-elle marqué ton propre itinéraire ?

Quand on accompagne des personnes en fin de vie, cela nous touche profondément car cela nous met face à la mort et au sens que l’on donne à sa propre existence. On est obligé de se poser des questions : quelle est ma relation à la mort ? Où est-ce que je me trouve ? Mais évidemment, on n’est pas confronté à cette question comme ces personnes en fin de vie. On reste à côté. Je ne peux pas entrer dans la situation du malade. Faire face à la mort, c’est à chacun de le faire soi-même, on ne peut le faire à la place d’un autre. On partage cependant la peur et le chagrin de quitter la vie des personnes que l’on aime. On partage aussi l’humilité d’accepter la mort. On partage beaucoup de choses, et on reçoit beaucoup. Vraiment. J’ai été surpris par le soutien qu’au fond ces personnes en fin de vie m’ont apporté. A leurs côtés, j’ai paradoxalement découvert quelque chose de très vivant.

Une initiative: aux côtés de ceux qui vont mourir