Ce que dit la foi: les catastrophes naturelles

Publié le 7 Février 2014

Le Frère Jean-Michel Maldamé, op, membre de l'Académie internationale des sciences religieuses et membre honoraire de l'Académie pontificale des sciences, nous donne une analyse sur la manière dont un croyant peut regarder les catastrophes naturelles.
Les catastrophes naturelles sont-elles voulues par Dieu ?
Sont-elles un échec de sa création ?
Quelle est la responsabilité des hommes face aux catastrophes naturelles ?

Comment faire face aux catastrophes naturelles ? Telle est la question puisqu’il ne suffit pas de partager une émotion face aux catastrophes naturelles. Mais au principe d’une action, il doit y avoir une réflexion, tel est le but de ces quelques lignes qui se proposent d’abord de définir le sens du mot catastrophe, puis le sens du qualificatif « naturel » et enfin de relever des principes d’action.

1. Une catastrophe

Le Dictionnaire Littré définit la catastrophe comme « un renversement », « un grand malheur » et « une fin déplorable ». Le mot catastrophe transcrit à la fois le latin et le grec pour désigner un événement. En latin catastropha se réfère à la représentation théâtrale, où le dénouement est souvent sanglant. En ce sens, on parle aussi de désastre.

Le terme latin correspond à ce que nous appelons la « scène médiatique ». Le terme grec, lui, est beaucoup plus riche : strophê désigne l’action de tourner, la volte du cavalier ; le préfixe cata signifie « vers le bas » ou « à l’encontre de ». En ce sens, catastrophê se réfère à ce qui est arrivé, à un événement réel. Ici cet événement est une rupture, dans le temps, dans l’espace et dans la conscience humaine.

Est « catastrophe » un événement qui interrompt ce qui se déroulait de manière continue, c’est-à-dire prévisible ou normale. Cette rupture est une déchirure, car il y a un avant et un après.

Le gradualisme qui caractérise le cours normal de la vie est rompu, puisque désormais plus rien ne sera comme avant. Outre cette rupture du cours du temps, il y a une rupture dans l’espace. L’événement est inscrit dans un réseau de causalités tel qu’un effet local ou ponctuel a un effet global sur tout le système. Ce qui advient en un point fait que toute la structure d’un ensemble se trouve modifiée. René Thom, mathématicien, médaille Fields en 1958, a connu la notoriété avec son étude de 1972 sur sa « théorie des catastrophes » ; celle-ci décrit de quelle manière des phénomènes discontinus peuvent émerger au sein de processus continus et ce à partir d’infimes changements.

Plus encore, il y a catastrophe par l’inscription dans la conscience humaine où elle apparaît comme une rupture dans le cours habituel des pensées et une radicalisation de la question du mal.

La conscience est habitée par les questions : Pourquoi le mal ? Pourquoi l’épreuve présente ? Combien de temps durera-t-elle ? Qu’est-ce qui peut y mettre fin ? L’interrogation personnelle concerne les civilisations se situant dans le « cours de l’histoire ». L’événement a pour but, alors, de devenir une source pour une communauté qui ne cesse de l’évoquer ou de le célébrer.

La catastrophe s’inscrit ainsi dans la culture et ses représentations. Au théâtre, le héros tragique est enfermé dans la spirale inexorable qui le mène à sa perte. Le cours des choses est alors un « destin », c’est-à-dire la solitude de l’individu face à une puissance qui l’écrase ou le manipule. La représentation est comme le dévoilement d’un monde caché qui révèle alors sa face de tristesse et de deuil. La question de la place de l’homme dans la nature est posée par ce qu’il est convenu d’appeler catastrophe naturelle.

2. Une catastrophe naturelle

Lorsqu’aujourd’hui on parle de « catastrophe naturelle » on entend distinguer entre ce qui relève de la responsabilité humaine et ce qui lui serait imposé par la « nature ». Est-ce clair ? Non ! En effet, depuis que la Terre tourne et qu’elle a pris la structure actuelle de planète tellurique, l’écorce terrestre est constituée de plaques dures qui dérivent sur un magma pâteux. La théorie scientifique qui en rend raison (tectonique des plaques) explique correctement la formation des continents et des montagnes, l’activité des volcans et la survenue des séismes. Ce qui se passait voici trois ou quatre milliards d’années peut-il être considéré comme « catastrophe » ? Non, puisqu’il n’y avait pas d’êtres humains pour le voir, pour le penser et surtout pour en souffrir ! Parler de « catastrophe » ne vaut que s’il y a des humains pour en pâtir.

S’il n’y avait pas eu de villages de pécheurs et de villes industrielles dans le Pacifique, le tsunami qui a ravagé la côte nord-est du Japon ne serait qu’un épisode de la formation d’une autre configuration géologique et géographique de la région. Si les ouragans nés des rapports de températures entre les cieux, les terres émergées et les océans, ravagent le Pacifique tropical, ce n’est que parce qu’il y a des villes et des villages qu’il convient de parler de catastrophe. C’est donc de l’homme qu’il s’agit quand on parle de « catastrophe naturelle », ou plus exactement du rapport de l’homme à la nature qui lui permet d’être.

Sur ce point, il faut relever les différences d’interprétation de l’événement dit « catastrophe ». Dans une perspective religieuse, il est habituel de dire que la catastrophe est la manifestation de la méchanceté d’une puissance maléfique. C’est reconnaître là que quelque chose échappe au pouvoir des hommes. Les religions dualistes parlent d’un « dieu du mal », Diable ou Satan, qui veut détruire l’œuvre du Dieu bon. Dans l’Ancien Testament et dans l’islam, on trouve le thème de la colère de Dieu qui veut punir et qui utilise les forces de la nature pour cela. Le tremblement de terre, la sécheresse, la peste ou les inondations sont une punition. L’humanité est au centre de l’histoire ; la catastrophe est une leçon.

Dans la culture moderne il en va autrement. La catastrophe s’inscrit dans le cours des interactions qui modifient les formes étudiées par le géographe. Celui-ci sait relier les divers aspects, géologique, océanique, climatique, agricole, forestier… avec l’activité humaine qui à la fois est rendu possible par ces éléments et peut modifier leur jeu.

L’esprit moderne ne peut opposer le cours de la nature avec le fruit des activités humaines. Ainsi parle de « catastrophe naturelle » invite à considérer ce qui fait la grandeur de l’homme : l’exercice de la pensée et de voir que toute catastrophe est une humiliation de la raison ; l’imprévisible est arrivé là où l’homme se croyait maître de la nature.

En conclusion, il apparaît qu’une « catastrophe naturelle » advient dans une nature humanisée et que le mot « naturel » employé se rapporte à la manière dont l’homme habite le monde. Ce qui pose la question de la responsabilité.

3. La responsabilité

Une catastrophe suscite la peur. La mort advient à grande échelle par une voie qui outrepasse le champ de la raison. La peur devient alors quelque chose de plus tenace et de plus durable : l’angoisse. C’est sur ce point que l’humanité est invitée à naître à sa propre identité : être citoyen du monde.

Le premier pas de cette dimension d’humanité consiste à prendre les moyens de secourir les victimes et donc d’agir dans l’urgence et de prévoir les moyens de cette action rapide et efficace. L’urgence n’est que d’un moment. Vient ensuite la prise en charge des rescapés et donc le souci de bâtir un lieu de vie compte tenu de l’expérience acquise à la lumière de la catastrophe. Il faut enfin élargir le regard et voir quel est l’enchaînement des diverses causes – ce qui touche à l’ensemble de l’activité humaine sur la planète Terre – où les solidarités sont plurielles et multidimensionnelles – dans des connexions si complexes et si subtiles, qu’elles demandent l’avis des experts. L’analyse scientifique est bienvenue. Elle en suffit pas, car la complexité des systèmes est telle qu’elle peut être hélas aussi l’occasion de fuir ses responsabilités.

Les attitudes pratiques ainsi évoquées à l’instant reposent sur une certaine conscience morale. Celle-ci repose sur le sens de la « justice ». La solidarité repose sur la reconnaissance qu’il y a ceux qui sont exposés aux risques majeurs et ceux qui sont à l’abri. Elle demande que les systèmes de causes qui sont en jeu soient reconnus aussi dans leur dimension morale : pourquoi le même traumatisme détruit ici des milliers de vie et là un petit nombre ?

Pourquoi les moyens donnés aux uns sont inaccessibles aux autres ? Ainsi une catastrophe est l’occasion d’un éveil moral – et pour cette même raison, il peut être l’occasion d’un malheur qui se prolonge pour les uns tandis que les d’autres y trouvent occasion de se développer et de se valoriser. C’est ce sens de la justice qui fonde l’action et doit la guider.

Cette dimension morale ouvre sur une question plus théologique, dans la mesure où toute morale repose sur une dimension métaphysique qui permet de discerner entre le bien et le mal. Ce qui a été dit de la justice et de la raison invite à rejeter le recours au démoniaque – que faire contre un dieu du mal, sinon lui offrir des sacrifice pour apaiser sa colère ? Cela invite aussi à rejeter la thématique de la chute, comme si tout malheur était une punition, voire l’effet d’une malédiction première. L’attitude morale évoquée à l’instant, celle de la responsabilité, invite à renouer avec une dimension fondamentale de la foi : la création est bonne. Elle a pour effet de donner l’existence à une nature, c’est-à-dire à un tout structuré selon des lois.

Attention, cette référence à des lois ne peut se faire dans le cadre d’une pensée figée ou déterministe ! La nature est ouverte sur un possible ; ce possible est toujours ouvert. La nature est mouvement ; elle est une aventure et conquête ; elle est en marche vers des réalisations qui seront à leur tour des possibilités. La grandeur de l’être humain est d’habiter le moment du passage d’un état ancien à une situation nouvelle. L’improbable doit être envisagé comme tel ; il doit se donner pour horizon une manière d’habiter le monde, non en conquérant mais en bon jardinier.

C’est pourquoi la conscience de ses limites peut être le commencement d’un usage de la raison, où celle-ci perd de ses prétentions. Elle sait que la rationalité scientifique ou industrielle ne saurait être considérée comme ultime, car il y a plus grand que la raison : la pensée.

Se sachant ainsi posé dans la précarité, l’être humain reste ouvert et disponible. Il est prêt à entre la question : « Qu’as-tu fais de ton frère ? ».