Comprendre: l’abstention aux élections européennes

Publié le 11 Mars 2014

Comprendre: l’abstention aux élections européennes

Entretien avec Olivier Rozenberg, professeur à Sciences-Po (Paris) et chercheur au Centre d’études européennes de Sciences Po.

Comment expliquer la forte abstention qui marque traditionnellement les élections européennes ?

L’abstention aux élections européennes est importante en France, mais elle progresse dans des proportions comparables aux autres élections (à part les présidentielles). Dès le départ, l’abstention aux européennes a été élevée. Les élections européennes, partant d’un taux de participation plus faible et suivant une tendance générale à l’abstention, enregistrent donc aujourd’hui les taux record que l’on connaît puisque plus d’un citoyen français sur deux ne se déplace pas pour y voter. Dans les autres pays européens, l’abstention est forte aussi, mais il existe une nette différence entre les pays fondateurs et les pays entrés récemment dans l’Union. Particulièrement dans les pays de l’Est, les taux de participations sont très faibles.

De manière générale, je crois que l’on a trop attendu de l’élection du Parlement européen au suffrage universel. Une telle assemblée qui représente un demi-milliard de personnes est, par nature, perçue comme éloignée des citoyens. Si on compare la participation aux élections européennes à celle que l’on enregistre aux Etats-Unis, on voit qu’on se situe dans des niveaux d’abstention très proches. Il ne faut donc pas dramatiser cette question de l’abstention aux élections européennes.

De nombreuses réformes ont tenté de rendre les élections européennes plus populaires. Quel regard porter sur celles-ci ?

Pour rapprocher les députés européens des électeurs, la décision avait été prise à partir des européennes de 2004 de ne plus faire une campagne nationale, mais de créer en France 8 grandes circonscriptions qui regroupent chacune plusieurs régions. Ce découpage est globalement un échec. Les grandes régions ainsi constituées sont totalement artificielles. Par ailleurs, les élections européennes ont perdu, du fait de ce découpage, leur dimension d’élections nationales mobilisant des ténors du débat politique. J’ai été très frappé du peu de répercussion médiatique des européennes de 2009 et ce phénomène est imputable, à mon sens, à ce découpage artificiel.

Lors des européennes de 2014, une nouveauté va intervenir. En effet, le Traité de Lisbonne signé en 2007, indique que le Président de la Commission européenne devra être choisi par les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union parmi le groupe parlementaire qui sera arrivé en tête à l’issue des élections européennes. Certains groupes, comme les socialistes, tentent de structurer leur campagne autour d’un candidat, en l’occurrence Martin Schulz. Il est trop tôt pour savoir si cette personnalisation de l’élection va dans le bon sens et pourra en pratique être suivie d’effets, mais il se peut qu’elle aille dans le bon sens.

Une autre réforme qui revient souvent dans le débat consiste à proposer qu’une centaine d’eurodéputés soient élus sur des listes transnationales. C’est une solution intéressante pour « européaniser » l’élection, mais elle sera sans doute difficile à mettre en œuvre.

Un manque d’intérêt pour l’Europe semble cependant grandir. Comment l’interpréter ?

Dans le passé, c’est l’efficacité économique des Etats-nations qui a participé à leur construction et à leur légitimation. Si l’Europe a enregistré des succès économiques au cours de son histoire, elle donne aujourd’hui le sentiment de moins bien fonctionner. On a pu le voir à travers la crise de l’Euro ou la situation de la Grèce. Si les citoyens croyaient que l’Europe était en mesure de stimuler l’emploi, la croissance et la compétitivité, ils l’apprécieraient sans doute davantage.

Dans ce contexte, il n’est pas impossible que le FN finisse premier du prochain scrutin européen en France. Si ce parti est dans une stratégie de dédiabolisation, il est significatif de voir que cette dédiabolisation ne touche pas son discours sur l’Europe et lui permet ainsi d’engranger des voix. Comme les partis de gouvernement sont globalement favorables à l’Europe, le FN trouve, a contrario, dans sa critique de l’Europe, un terreau favorable pour se développer. Mais il faut noter que le débat démocratique a tout à gagner à ce que les eurosceptiques de tous bords entrent aussi au Parlement Européen. S’il y 20% de députés eurosceptiques, la contestation ne sera pas dans la rue, mais dans l’hémicycle et les pro-européens auront à se défendre. Un débat démocratique pourra alors avoir lieu. Les institutions, quelles qu’elles soient, gagnent toujours à intégrer en leur sein les plus contestataires.

Des chrétiens ont été très investis dans la construction européenne. Jouent-ils encore un rôle aujourd’hui ?

L’implication des chrétiens dans la construction européenne a été importante et l’est encore. Certaines personnalités de premier plan, à la Commission européenne par exemple, sont très marquées par la tradition de ce qu’on appelle parfois le christianisme social et qu’a pu incarner, en France, quelqu’un comme Jacques Delors. Mais l’intérêt pour l’Europe transcende les clivages politiques et les grilles de lecture françaises ne sont pas toujours transposables. Par exemple, la mobilisation pour l’inscription des valeurs chrétiennes de l’Europe dans le projet de constitution en 2004, était plutôt portée par des mouvements conservateurs en France, alors que ce n’était pas le cas dans d’autres pays d’Europe. Les lignes politiques bougent également. L’euroscepticisme en Pologne qui insistait sur le manque de références chrétiennes de l’Europe perd aujourd’hui du terrain devant les progrès économiques que l’UE a permis de réaliser dans ce pays et que la population peut mesurer.

Merci à Olivier Rozenberg d'avoir accepté de répondre aux questions de Montesinos.fr. Sa contribution à notre site et à cette thématique se limite à cette interview.

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