Comprendre: l'esclavage moderne

Publié le 11 Septembre 2014

Comprendre: l'esclavage moderne

Par Olivier Peyroux, sociologue

Qu’entend-on par la notion d’esclavage moderne ?

L’esclavage ne s’est jamais arrêté dans le monde, même après l’abolition de ses formes les plus archaïques. On a même une tendance à l’augmentation depuis quelques années. Quand on parle d’esclavage moderne, on ne désigne pas une notion juridique, mais une situation où une personne, même si elle a commencé librement à travailler, devient totalement soumise aux exigences de celui ou celle qui l’exploite. Il n’est donc pas très facile de quantifier l’esclavage moderne. L’OIT a estimé qu’il concernait environ 20 millions de personnes dans le monde.

Un phénomène aux multiples manifestations

L’esclavage moderne est loin de ne concerner que les pays en voie de développement. En Europe de l’Ouest, il prend les formes de l’exploitation sexuelle, à travers la prostitution, phénomène non-choisi pour près de 90% des personnes qui s’y engagent. La police considère qu’en France environ 20 000 personnes sont exploitées sexuellement. Les estimations des associations sont nettemment supérieures. L’esclavage moderne est aussi présent en France et Europe sous forme d’exploitation domestique, économique, d’exploitation de la mendicité ou d’obligation à commettre des délits. Cette dernière forme d’exploitation concerne notamment les mineurs.

Dans d’autres régions du monde, l’esclavage moderne est également lié aux grands travaux. Ceux-ci sont souvent agricoles comme au Brésil ou en Côte d’Ivoire. Mais ils concernent également le secteur des services. Au Moyen-Orient, en Asie et Afrique de l’Ouest, existe ainsi le phénomène des « petites bonnes » qui s’appuie sur des systèmes d’adoption traditionnelle : un des enfants est confié à un membre de sa famille soi-disant en vue de sa scolarisation. En réalité, les enfants servent à faire tous les travaux domestiques de la famille qui les « adopte ». Enfin, lors de grands évènements (Jeux Olympiques de Sotchi en Russie ou Coupe du monde de football au Qatar par exemple), on peut observer un afflux de travailleurs immigrés cherchant à s’embaucher librement en vue de la préparation de ces manifestations, mais qui se trouvent dans l’impossibilité de quitter les pays où ils étaient entrés pour chercher un emploi et sont pris au piège d’un travail forcé peu ou pas payé.

Comprendre: l'esclavage moderne

Lutter contre ce phénomène

Une difficulté est l’apparente légalité d’une partie du travail classé sous l’étiquette « esclavage moderne ». Dans le cas des « petites bonnes » cité plus haut, on a pu observer dans un pays comme le Liban, que des familles embauchaient –parfois de bonne foi, parfois avec une intention d’exploitation –de jeunes sri-lankaises sans être considérés en droit comme « employeurs » de ces dernières, mais « sponsors », échappant alors légalement sur les réglementations relatives au travail. Dans certains cas, leurs papiers sont gardés par la famille « sponsor », rendant impossible le départ volontaire de la jeune travailleuse. Une deuxième difficulté est que la personne qui s’embauche dans un travail qualifié « d’esclavage moderne » est souvent volontaire au début. Prêtes à tout pour fuir la misère de leur pays d’origine, ces personnes acceptent des conditions de travail dégradantes et les empêchant d’exercer leur liberté. Pour lutter efficacement contre un tel phénomène, il est nécessaire de développer une approche fondée sur la coopération : coopération entre les Etats à l’échelle internationale et coopération entre différents organismes à l’échelle nationale. Ainsi si un policier arrête une jeune fille qui vole dans le métro parisien sans action concertée avec la protection de l’enfance et le ministère de la justice, il y a peu de chance que cette personne puisse être protégée. Elle continuera donc à être exploitée après sa sortie du commissariat ou de de prison. Renvoyer la personne dans son pays d’origine est rarement possible car les garantit de protection des victimes sur place font souvent défaut. Si, jusqu’à présent, du point de vue des États, la lutte contre l’esclavage moderne a consisté essentiellement à arrêter les principaux responsables sans trop se soucier de la protection des victimes, cette stratégie a abouti à des résultats mitigés. L’arrestation des auteurs ne semble donc pas suffisante pour contraindre ces groupes criminels ou des individus à cesser de recourir à l’exploitation. Si la protection des victimes est un devoir moral rarement pris en compte en pratique il est nécessaire de souligner que c’est aussi un des meilleurs moyens de lutter contre ce commerce. Protéger les victimes revient à tarir la source de revenus de ces organisations c'est-à-dire leur raison d’être.