Comprendre: le concile de l'Eglise orthodoxe

Publié le 17 Mai 2016

Comprendre: le concile de l'Eglise orthodoxe

Entretien avec Nicolas Kazarian, chercheur associé à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (www.nicolaskazarian.com)


Comment se présente l’orthodoxie en 2016 d’un point de vue géopolitique ?

L’orthodoxie est une appellation qui désigne une Eglise chrétienne constituée par la communion de quatorze Eglises locales. Traditionnellement, l’orthodoxie est concentrée sur l’Europe orientale : la Russie et le Sud-Est des Balkans. Depuis une centaine d’années, on assiste à une grande diffusion de l’orthodoxie en Europe occidentale, en Amérique et en Australie à travers un mouvement de diaspora. En effet, après la Première Guerre mondiale, après la Révolution russe, mais aussi à la suite des mouvements de populations entre la Turquie et la Grèce à partir de 1923, des milliers d’orthodoxes prennent la route de l’exil et participent à une recomposition du paysage religieux orthodoxe.

Cette mutation s’est accélérée ces vingt dernières années pour deux raisons. La première est la chute du communisme : on assiste à une renaissance de l’orthodoxie depuis 1989 dans une zone qui forme une sorte de croissant de Belgrade jusqu’à Moscou. La foi orthodoxe est importante dans ces régions non seulement d’un point de vue individuel, mais aussi comme ferment d’identité nationale. La deuxième raison de cette mutation est la mondialisation qui accentue un deuxième mouvement migratoire, différent de celui du début du XXème siècle. En effet, les orthodoxes qui quittent aujourd’hui leurs pays n’envisagent plus d’y revenir, mais cherchent à s’installer dans les pays d’accueil.

Cela crée les conditions d’une géopolitique très particulière qui permet de comprendre les interactions entre les territoires et les stratégies de pouvoir mises en place pour structurer ces territoires. En effet, les Eglises orthodoxes sortent de leurs juridictions canoniques pour interagir à l’extérieur de leurs limites ecclésiales traditionnelles. Elles doivent donc coordonner leur travail, mais aussi repenser leur rapport au politique. Les pays de tradition orthodoxe sont, en effet, marqués par un rapport au pouvoir politique extrêmement important. On le voit en Grèce où la mention religieuse apparaît jusque dans la définition de l’État mais aussi en Russie où on observe un retour du religieux dans l’espace politique et public.

Comprendre: le concile de l'Eglise orthodoxe

En quoi le Concile de juin 2016 constitue-t-il dans ce cadre un évènement géopolitique ?

Ce Concile, qui va se réunir en Crète, est un événement géopolitique en soi. En effet, il va replacer les différents acteurs religieux que sont les quatorze Patriarcats dans une logique de conciliarité, en intégrant la carte mondiale de l’orthodoxie contemporaine qui était assez peu mise en avant. Jusqu’à maintenant, chaque Eglise était porteuse d’un agenda particulier : le Concile va tenter d’articuler ces agendas et de présenter une certaine unité au sein de l’orthodoxie. Le but du Concile est aussi de manifester l’engagement de l’orthodoxie dans la modernité. Par exemple, le texte sur la mission de l’Eglise dans le monde contemporain invite les différentes composantes de l’orthodoxie à s’engager en faveur de la paix et contre la guerre. Par ailleurs, on peut souligner que le choix de la Crête comme lieu de réunion de ce Concile manifeste une prise en compte de la situation géopolitique internationale. En effet, compte tenu de la tension qui existe entre la Turquie et la Russie, le Patriarcat œcuménique de Constantinople a proposé que le Concile ne se tienne pas à Istanbul comme cela était prévu, mais en Crète.

Quel impact ce Concile peut avoir au sein des populations orthodoxes ?

C’est là toute la question de l’avenir de ce Concile. Historiquement, on voit que l’importance des Conciles n’est pas liée uniquement à la réunion d’évêques, mais surtout à la réception qui en est faite par l’ensemble des croyants. Un travail très important devra donc être mené auprès des fidèles pour leur faire comprendre les enjeux et leur faire accepter les définitions qui seront posées par le Concile. Des thèmes très importants qui concernent tous les fidèles seront abordés : la question de la famille à travers le mariage, la question du consumérisme à travers la place du jeûne, la question des relations interchrétiennes à travers la question de l’engagement de l’Eglise orthodoxe dans l’œcuménisme et enfin la question de l’engagement des Eglises orthodoxes en faveur de la paix. Toute une pédagogie sera à mettre en œuvre auprès des différents courants constitutifs de l’orthodoxie aujourd’hui. Ce travail est déterminant pour la réception et l’acceptation de ce Concile par les fidèles orthodoxes.

Merci à Nicolas Kazarian d'avoir accepté de répondre aux questions de Montesinos.fr. Sa contribution à notre site et à cette thématique se limite à cette interview.