Comprendre le phénomène de la solitude.

Publié le 9 Février 2013

Comprendre le phénomène de la solitude.

Quatre millions de Français affirment n’avoir pas plus de trois conversations par an.

Ce chiffre-choc masque un phénomène plus vaste puisqu’un rapport de la Fondation de France en 2010 estime que 10% des Français se trouvent en situation d’isolement. Il recoupe l’isolement objectif des 9% de Français qui n’ont de relations soutenues ni avec leur famille, ni avec leurs amis, ni avec leurs voisins et ne participent à aucune activités associatives. Mais il prend en compte également l’isolement subjectif de 11% de la population qui affirme se sentir isolé.

Un phénomène qui s’explique par les mutations de nos sociétés occidentales ?

Ces données paraissent illustrer les analyses de sociologues qui, dès la fin du XIXème siècle, indiquaient que l’évolution économique et sociale du monde occidental allait déboucher sur un affaiblissement des relations interpersonnelles. L’étude la plus traditionnelle de ce phénomène a été menée par le sociologue allemand Ferdinand Tönnies. Dans son ouvrage Communauté et Société (1887), celui-ci distingue le lien communautaire caractérisé par la proximité, l’affectivité et la primauté du collectif et le lien social marqué par son caractère artificiel, rationnel, donnant la prééminence à l’intérêt particulier. Pour Tönnies, l’avènement de la société industrielle, des grandes villes, et plus fondamentalement d’un lien politique fondé sur l’idée d’un contrat social sonnait le glas du lien communautaire. Cette analyse, qui s’inspire en partie de la description du lien politique théorisé par le philosophe Hobbes, a été reprise (et en partie amendée) par les deux pères fondateurs de la sociologie : Emile Durkheim et Max Weber.

Cette distinction entre Communauté et Société, si elle reste fondamentale dans la plupart des études sur les liens interpersonnels, a cependant été critiquée pour son caractère un peu trop schématique et évolutionniste. Dans les faits, l’enquête de la Fondation de France pourrait corroborer cette analyse, mais seulement partiellement. En effet, elle indique que les relations familiales sont plus intenses dans les communes rurales. Le lien communautaire fondé sur les liens du sang survivrait bien dans les villages loin de la société industrielle ! Mais cette enquête ne note aucune différence significative entre les zones rurales et urbaines en ce qui concerne les relations avec les amis ou le voisinage. Le modèle d’un village de campagne où tout le monde se salue et se connaît ne semble donc pas (ou plus) correspondre à la réalité généralement observée. De manière moins structurelle, l’enquête de la Fondation de France montre que l’isolement est souvent lié à une rupture majeure dans le parcours biographique d’une personne. Le sentiment de solitude est ainsi lié dans 70% des cas à une rupture familiale (décès ou divorce) ou à une rupture professionnelle (perte d’emploi en particulier).

Une solitude : un facteur à la fois révélateur et accélérateur d’autres formes de pauvreté

Il semble par ailleurs qu’il constitue à la fois le signe et la cause d’une pauvreté économique. Le sociologue Pierre Bourdieu, qui dans ses nombreux ouvrages, décrit la position des groupes sociaux en fonction de leur richesse plus ou moins grande en capital économique (revenus dont dispose un individu), en capital culturel (caractérisé par le niveau d’études par exemple) et en capital symbolique (le prestige attribué aux deux formes de capitaux précédents), a, dans un article de 1980, ajouté à cette trilogie le capital social. Il note que le capital social (grosso modo, les relations dont dispose une personne) est susceptible de multiplier le capital culturel, économique et symbolique déjà possédé. Ainsi, la personne disposant de relations nombreuses est susceptible de trouver facilement un emploi et de disposer de rémunération élevée par le « carnet d’adresse » qu’elle peut mobiliser.

De fait, l’enquête de la Fondation de France montre qu’il existe une relation forte entre ces différents types de capitaux possédés par les individus. Parmi les personnes ayant des revenus inférieurs à 1000 euros, 14% n’ont aucun ami alors que seulement 2% des personnes gagnant plus de 2500 euros par mois sont dans cette situation. L’isolement donc constitue aujourd’hui une véritable pauvreté, dans tous les aspects que le mot pauvreté peut recouvrir.

Pour lire un regard de croyant sur le phénomène de la solitude, cliquez ici

Pour lire la présentation d'une initiative luttant contre la solitude, cliquez ici

Pour aller plus loin

BOURDIEU Pierre, « Le capital social. Notes provisoires », Actes de la recherche en sciences sociales n°31, 1980.

DURKHEIM Emile, De la division du travail social, Paris, PUF, 2004 (1893)

HERAN François, « La sociabilité, une pratique culturelle », Economie et statistique, n°216, 1988

MERCKLE Pierre, Sociologie des réseaux, Paris, Editions La Découverte, 2004

TÖNNIES Ferdinand, Communauté et société, Paris, PUF, 2010 (1887)

WEBER Max, Economie et société, Paris, Plon, 1971 (1921)

L’enquête de la fondation de France est accessible en suivant le lien :

http://www.fondationdefrance.org/content/download/12882/177615/version/4/file/Pauvret%C3%A9+et+isolement+-+Synth%C3%A8se+Fondation+de+France.pdf